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SERVI REPUS PRODUCTIONS PRESENTENT:

BITUME BRULANT UN ROAD MOVIE TEXAN

STARRING :

Phil de Vent (à gauche toute !), montant une Street Glide

Steven Spieldick, montant une Electra Glide

Dom Ze Black (Mc Risotto), montant une Electra Glide

Pat Hibulaire (Sème à tous vents), montant une Street Glide

Mérou (tournent à droite), montant une Road King



Chapitre 1. Vendredi 7 mai 2010. De Genève à Houston

Tôt le matin, nous traînons nos bottes et nos blousons en direction de l’aéroport de Genève pour un vol British Airways sur Londres et Houston. Nous, c'est-à-dire Dom Ze Black et Steven Spieldick, les cameramen de l’aventure, avec leurs billets Club Plus à 2'000 balles, et Pat Hibulaire accompagné du Mérou, cette fois en classe bétaillère au prix imbattable de 750 balles !

A Londres, embarquons sur un gros porteur qui se révèle aux trois quart vide ! Le luxe : trois sièges pour chacun, du moins en classe…éco ! On se met rapidos à l’aise et en voiture Simone !

Phil de Vent est parti par Frankfurt. On se retrouvera au La Quinta Inn de Pasadena, TX.

Première surprise, l’avion plonge dans le Sud, direction l’Espagne ! Se serait-on trompé de vol ? Que nenni : ce sont les effets secondaires du volcan islandais qui crache ses cendres depuis un mois et menace d’exploser tout à fait. Nous survolons bientôt la Galicie puis le grand oiseau d’acier oblique au dessus de l’Atlantique.

Dix heures de vol, c’est long ! Survolons maintenant la Virginie puis le Caroline du Nord, laissant les Appalaches à notre droite. Vus d’en haut, les fleuves ressemblent à des serpents ondulants. Voici bientôt le Mississipi : eaux brunes et boues limoneuses, méandres et volutes.

A l’arrivée de Houston, nous constatons que nous avons deux heures de retard sur l’horaire prévu. Merci le volcan ! Résultat, nous ne pourrons pas prendre possession des bécanes ce soir car la concession est fermée.

En attendant, nous trouvons un taxi et roulons jusqu’à Pasadena où nous retrouvons Phil au La Quinta Inn. C’est la fin de la journée et l’air est brûlant. Nous poussons directement jusqu’au Hooter’s situé à côté de la concession, histoire de prendre un premier burger et bière. La réputation de cet établissement est un peu surfaite mais nous engloutissons néanmoins quelques pichets servis par d’accortes serveuses au sourire mécanique.

Un peu secoués par les heures de vol et le décalage horaire, nous allons nous coucher assez tôt.


Chapitre 2. Samedi 8 mai 2010 : (309 miles de Houston à San Antonio)

Après un petit déjeuner quelconque, nous traversons le terrain vague jusqu’à la concession de San Jacinto où nous sommes reçus à 07h30 par Peter qui a préparé les motos. Elles sont dans un état impeccable : les chromes brilles, les peintures sont brillantes, les moteurs prêts à rugir. Nous réglons un à un les formalités administratives alors que des dizaines de bikers commencent à se rassembler devant la concession. Une manifestation de soutien à une cause quelconque, avec virée et BBQ est organisée ce week-end. Les concessions sont très actives et travaillent dur à conserver l’esprit HD !

Au shop, chacun fait ses dernières emplettes pendant que Dick commande les pièces (selle et autres) qu’il prendra au retour. Nous retournons à l’hôtel pour fourrer les bagages dans les sacoches, et nous partons. Enfin tout le monde sauf Fred qui a réussi à perdre ses clés entre la concession et l’hôtel. En bon Triumph man, il les a laissées dans le cylindre, et elles ont sauté à la première occasion ! Bon prince, Phil ramène fissa un double de la concession. Ouf, cette fois ça y est, nous partons !

Il est alors 10 heures. Nous nous extrayons de Pasadena par le Gulf Freeway et rejoignons assez vite la 35 qui courre parallèlement à la côte.

Sous un ciel couvert, nous traversons ainsi successivement Alvin, Angleton puis Bay City.

La chaleur de hier (35%) s’était un peu estompée ce matin sous l’effet du vent, mais la température remonte maintenant assez vite.

Nous atteignons la mer à Palacios et nous arrêtons à côté d’une épicerie face à la baie.

Blousons et casques sont prestement remplacé par la crème solaire et les bandanas.

Ainsi enduits, nous repartons vers Port Lavaca o’u nous pensons pouvoir manger. Las !, le bled est pourri et nous poursuivons vers Tivoli en effectuant un détour imprévu par le sud. C’est qu’il est difficile de se repérer sur cette côte plate comme le dos de la main.

Dans ce village écrasé par la chaleur, nous faisons notre premier plein d’essence et déjeunons rapidement dans un resto mexicain, en descendant de grands verres de coca glacé et de bière fraîche.

La journée avançant plus vite que prévu, nous abandonnons l’option Aransas Pass plus au sud et filons directement par le 239 vers Goliad et Kenedy

Les paysages traversés sont relativement mornes. Ce sont essentiellement des champs des maïs au milieu desquels émergent ici ou là des complexes pétrochimiques, intestins d’acier d’un monstre industriel éventré vomissant des fumées nauséabondes comme des pets pantagruéliques.

Peu à peu, les champs font place à des prairies herbeuses où paissent paresseusement de placides et peu curieux bovins.

Nous atteignons San Antonio vers 18 heures et trouvons assez rapidement le Best Western Sunset que nous avions réservé. Les chambres à USD 120.- y sont spacieuses et confortables.

Après une bonne douche, nous sortons en ville pour un petit tour en bécane dans le centre très touristique de cette ville. Nous finissons par nous parquer puis nous mêlons à la foule qui déambule lentement le long du Riverwalk, sorte de canyon urbain de la rivière San Antonio dont les berges aménagées sont bordées d’une multitude de bars et bistros surplombés par les immeuble d’habitation.

Peu désireux de s’intoxique avec de la nourriture pour touristes, nous remontons à la surface bitumeuse et allons dîner d’excellentes pièces de bœuf chez Morton’s. L’addition est en conséquence.

Sage retour vers 22h30 dans nos pénates.

Chapitre 3. Dimanche 9 mai 2010 : (254 miles de San Antonio à Del Rio) 

Les prévisions météo se dégradent sérieusement : le nord du Texas, l’Oklahoma, l’Arkansas, le Tennessee sont la proie de violentes tornades, de pluies torrentielles, d’inondations. Les arbres, voitures, toitures et vaches volent. Nous allons peut-être devoir modifier complètement l’itinéraire prévu.

Mais, pour l’heure, nous enfourchons nos montures au petit matin et filons à la concession sous une bruine persistante. Nous la trouvons dans les faubourgs de San Antonio. Ceux-ci ne sont guère engageants. C’est une constante américaine : une fois sorti du centre, les maisons se dégradent, passant du statut de maison à celui de baraque puis de masure .La pauvreté et la laideur se montre dans leur nudité crue. Et toujours, cet amas de voitures qui rouillent dans les arrières cours.

La concession n’ouvrant qu’à 10 heures, nous allons faire le plein d’essence dans le quartier et revenons, pour apprendre que finalement, suite à une nocturne tardive et imbibée, elle n’ouvrira qu’à 11 heures ! C’en est trop et nous partons.

Il y a un peu de cafouillage dans le choix des routes, la 37 que nous cherchons reste introuvable, mais nous roulons dans la direction générale voulue, le nord vers Bandera. Une route assez belle quoique passablement tourmentée et pleine de nids de poule nous amène à Medina Lake. Au moment d’un arrêt pipi, Dom dégaine de l’autre côté de la route et se soulage avec un plaisir non dissimulé sur un bosquet de pins. Il se fait alors copieusement insulté par le propriétaire voisin qui du haut de son balcon et d’une voix pâteuse et avinée, le traite à répétition de « motherfucker ».

Sans insister, Dom range ses ustensiles et nous poursuivons sur Pipe Creek (sans rapport avec l’épisode précédent) puis Bandera (ibid) que nous atteignons vers midi.

Bandera est un petit bourg très fier de ses origines et de sa culture « cow-boy ». Les maisons de bois sont alignées le long de la grand rue et on s’attend presque à voir le shérif sortir du saloon pour nous interpeller.

Nous nous restaurons chez Busbee’s Barbeque, sorte de cantine locale, puis empruntons la 470 plein est vers Utopia. Par la 1050, nous continuons vers Leakey et Camp Wood, dans une région de collines couvertes de bouquets de pins.

Il fait chaud et humide et nous jouons constamment avec les nuages et les averses et la brume. La végétation est très verte, la route est belle et dégagée. De temps à autre, des congrégations de buzzards s’arrachent lourdement du bitume, abandonnant des cadavres d’animaux percutés par les voitures.

Depuis San Antonio, la route est presque toujours bordée de clôtures délimitant de vastes ranches où paissent chevaux ou bœufs et parfois, plus surprenant, des chèvres.

On croise aussi, de temps à autre, des biches peu farouches.

De Camp Wood, sympathique et indolente petit village, nous descendons au sud sur la 55. Après avoir franchi la rivière Nueces, nous bifurquons sur la 334 en direction de Bracketville. C’est en vain que nous tournons dans ce bled, ancien poste avancé de la cavalerie, pour trouver un café ou un par où se désaltérer. Nous poursuivons donc vers Del Rio, la papille sèche, par la 90, route inintéressante mais obligatoire, au travers un paysage plat et morne.

Del Rio est une ville frontière moche qui s’étend le long de la 90 sur des kilomètres. La route est bordée de supermarchés, motels déglingués, vastes entrepôts ou encore parcs à caravanes. La plupart des écriteaux et avis sont en anglais et en espagnol, proximité de la frontière mexicaine oblige. C’est une reconnaissance de facto des flux migratoires que certains politiciens voudraient à tout le moins freiner. La présence constante de la Border Patrol en étant le bras armé.

Nous faisons des allers et retours sur la 90, à la recherche d’un hôtel près du lac Amistad. Après avoir fini dans un cul de sac, la route se terminant littéralement dans l’eau, nous finissons par dénicher ce motel qui se révèle fermé. Revenant en ville, nous nous rabattons sur le Ramada dont la modeste piscine nous accueille peu après.

Le soir, après l’apéritif au bar jouxtant l’hôtel, nous sortons dîner dans un restaurant familial repéré par Pat Hibulaire. Seul fait marquant du repas : Dom ne mange pas de viande ! Nous commandons quelques fioles de ValVerde, vin produit localement que Phil apprécie sans condition. Un dernier nightcap nous envoie fissa chez Morphée.


Chapitre 4. Lundi 10 mai 2010 : (348 miles de Del Rio à Terlingua)

Ayant fixé l’heure du départ à 08h30, nous nous y tenons à peu près jusqu’au moment où Phil nous fait part de son brûlant désir d’aller visiter le Wal Mart pour acheter une plaque protectrice qui ménagerait son fender des chocs de son paquetage. Il voulait un slip mais s’est rabattu sur une peau de chamois.

Fred en profite pour acheter de la crème solaire et du caoutchouc pour fixer sa caméra embarquée.

Emplettes faites, nous enfourchons enfin nos fidèles destriers et filons, toujours par la 90, pour un ride d’enfer de 170 miles  jusqu’à Marathon dans une température qui monte assez rapidement.

Le bitume fond, les moteurs hurlent, le métal chauffe, la route poudroie et miroite dans l’air suffocant.

Nous stoppons à Langtry chez le juge Roy Bean, qui faisait la loi à l’ouest du Pecos. On peut encore visiter sa maison, le saloon attenant et la pièce où il rendait ses jugements.

Nous buvons une bière fraîche sous l’auvent d’une épicerie au bord de la route. Le silence est épais de chaleur. Seul le trouble le grincement d’une enseigne qui se balance dans une brise intermittente.

La végétation s’est appauvrie graduellement pour ne fournir plus que des buissons s’accrochant à une terre caillouteuse.

Nous continuons sur le bitume brûlant à 80 mph à travers un paysage plat : garrigues, bouquets de mesquite puis des cactus, parfois en fleur. De temps à autre, une série de petites éminences arides vient en rompre la monotonie.

Pat Hibulaire, jamais à court d’explications, prétend avoir des problèmes de déflecteurs qui justifieraient le fait qu’au dessus de 65 mph il perde régulièrement bandana, lunettes, gants et, d’une manière générale, tout ce qui est mal arrimé. Alors, forcément, il est parfois un peu en arière.

On traverse Dryden à toute blinde et on s’arrête à Sanderson pour faire le plein des bécanes et acheter de l’eau en masse. Le mercure est au dessus de 30 degrés celsius.

Nous nous faisons contrôler par la Border Patrol, à un de leurs points fixes installés sur les grands axes. Une dizaine de patrouilleurs aimables mais fermes nous posent des questions précises sur nous et nos buts et nos motivations. Nous discutons pendant une dizaine de minutes, mais interdiction de prendre des photos.

Nous pénétrons ensuite dans Marathon à l’heure du déjeuner et mettons pied à terre davant le célèbre hôtel Gage. Ce dernier ne servant malheureusement pas à midi, nous nous rabattons sur le Johnny B voisin où, entre deux bouchées de hamburger, d’aimables autochtones en semi retraite nous mettent en scène pour une véritable séance de pose photo.

S’étant convenablement restauré et rafraîchi, nous mettons le cap sur le Big Bend National Park. Nous franchissons le point d’entrée du parc après 80 miles plein sud sur la 385 qui s’élève graduellement dans les Santiago Mountains. La température atteint maintenant 48 degrés ! Ce sera le record de notre voyage.

Obliquant à gauche, nous empruntons le Maxwell Scenic Drive qui descend vers le Rio Grande. Au détour d’un contour, nous assistons à une scène d’arrestation musclée par la Border Patrol d’immigrants clandestins.

Le Rio Grande se révèle être plutôt pequeno. Il faut dire que la saison sèche a réellement commencé.

Revenant sur la 385, nous tournons à Steady Butte sur la 170 qui rejoint Terlingua, étape du jour. Terlingua est une sorte d’agglomération assez extensive, autrefois centre minier, aujourd’hui pratiquement à l’abandon. Une communauté d’artistes et d’anciens hippies s’y est toutefois progressivement installée, et l’endroit bénéficie aussi du passage de randonneurs.

Arrêt au Pink Bar, incroyable guinguette installée au bord de la route et peinte entièrement en rose, mobilier, accessoires et bibelots compris. La propriétaire est sur le point de fermer pour la saison mais nous conseille d’aller acheter des bières fraîches à l’épicerie d’à côté qu’elle nous autorise à siroter sur sa terrasse en son absence. Plutôt sympa comme accueil ! Il est 7 heures du soir et il fait encore 35 degrés !

S’étant désaltérés, ce qui était nécessaire pour nettoyer les gosiers de la poussière de la route, nous entrons dans Terlingua Ghost Town et prenons nos quartiers à la Posada Milagro.

Nos chambres, dans une bâtisse en pierres sèches, ont beaucoup de charme. Nous bénéficions aussi de deux terrasses dont l’une donne sur une vaste cuisine extérieure. Un peu en hauteur, la posada domine le reste des maisons de pierres qui constituent cette communauté éparse. Au loin, on aperçoit à l’est les Chisos Mountains et au sud, par delà le canyon du Rio Grande, la Sierra Ponce, au Mexique.

Une fois douchés, nous descendons vers le bâtiment central qui abrite, sous un long porche, une sorte de bazar épicerie et un ancien théâtre, le Starlight, transformé en restaurant. Comme tout le monde, nous achetons quelques packs de bières fraîches à l’épicerie et nous installons sur le long banc adossé au mur, sous le porche, pour jouir en toute quiétude du soleil déclinant. Chacun parle de tout et rien à son voisin de droite ou de gauche et l’on se sent un peu hors du temps. L’air est très sec et chaud et la luminosité encore forte, alors on est bien à l’ombre en pleine Opération Mikado : le premier qui bouge a perdu.

Une autochtone quelque peu décatie nous propose d’aller regarder la télévision chez elle et s’amuser un peu…Nous déclinons poliment et allons dîner au Starlight.

Plus tard, nous enfourchons nos montures et filons dans la nuit chaude au Kiva, bar semi troglodyte où il n’y a personne à part le barman qui nous confirme que la saison morte a bel et bien commencé ! Nous décidons alors de remonter à la posada et nous installons sur notre terrasse.

Fred préfère laisser sa bécane en bas du chemin qui mène à nos chambres, de peur de planter l’engin dans les ravines.

A la lumière vacillante des photophores, armés de quelques bouteilles de rouges achetées plus tôt, nous nous laissons bercer par la magie de cette nuit douce et étoilée, à la pureté légère des ciels de désert. On entend des grillons et parfois un coyote dont on suppute qu’il pourrait bien venir croquer les noisettes de Dick qui prétend dormir dehors. On attend avec impatience l’arrivée des scorpions ! Finalement, Dick s’installe sur une chaise longue tandis que Phil décide de dormir sur le plan de travail de la cuisine extérieure. Il fait encore plus de 30 degrés à minuit.


Chapitre 5. Mardi 11 mai 2010 : (373 miles de Terlingua à Carlsbad)

Réveillés à l’aube, nous profitons d’un lever de soleil majestueux tout en vaquant paresseusement à notre toilette matinale.

Nous paquetons avant de descendre au café de la posada, situé en contrebas. Servis par une charmante jeune fille qui prend tout son temps pour confectionner des jus de fruits frais, des burritos et du café, nous voyons la matinée progresser gentiment, sans que l’on sente le besoin de lever le camp. Ce lieu est un peu magique et c’est comme si l’on était envoûtés par quelque chamane indien.

Ainsi, ce n’est que vers 10 heures que l’on s’ébroue et que l’on grimpe pesamment sur les motos. Tous les gens du coin nous ayant recommandé le plan B, c'est-à-dire la route 170 vers Presidio plutôt que la 118 vers Alpine, nous suivons leur conseil après avoir fait un crochet par Study Butte pour refaire le plein des bidons. Nous y recroisons Kosmik Kow Girl et son Montana Man.

La route 170 est effectivement de toute beauté. Elle longe le Rio Grande en escaladant des collines puis en plongeant sans avertissement dans des arroyos desséchés. On y croise les inévitables pick-up de la Border Patrol dont les occupants observent la frontière sans relâche aux jumelles. On voit aussi parfois des chevaux sauvages venus s’abreuver au fleuve.

Le soleil cogne déjà dur. La terre est sèche et caillouteuse.

Nous faisons un rapide arrêt à Lajitas pour permettre à Space Dick de crémer Phil avant de poursuivre sur cette magnifique route parfois bien sinueuse. Un ride superbe !

A Presidio nous la quittons presque à regret, car nous ne nous sommes pas allé nous promener au bord du Rio Grande, pour emprunter la 67 qui file plein nord vers Marfa et Fort Davis.Nous poussons les machines à fond dans ces longues droites, montant à 80 mph, avec des pointes à 100 mph, voire 110 mph dans les descentes. Il n’y a pas un chat sur cette route.

A droite et à gauche, des portiques signalent de loin en loin les noms des ranches qui bordent la route. Quelques maisons parsèment cette immense plaine qui s’étend à perte de vue, à peine couverte par une garrigue assez clairsemée.

Bientôt, nous apercevons au loin les Davis Mountains. Nouveau contrôle de la Border Patrol, toujours aussi courtoise qu’inquisitrice. Nous traversons Marfa et ses mystérieuses lumières sans s’arrêter. A peine jetons nous un coup d’œil à l’hôtel Praesidio qui abrita James Dean, Dennis Hopper et les acteurs du tournage du film « Giant ». Nous continuons à rouler comme des furieux, avalant mile après mile, toujours tout droit jusqu’à Fort Davis.

A Fort Davis, nous avalons vite fait un déjeuner mexicain puis sautons à nouveau sur nos chevaux, pressés d’avaler du bitume, et attaquons la montée qui mène à l’observatoire Mc Donald, à près de 2'000 mètres d’altitude.

Dès qu’on s’élève, la végétation jusque là quasi inexistante, se transforme en agréable forêt de type méditerranéen. La route est bordée de bois de pinset de chênes. La température descend légèrement mais il fait toujours très chaud.

Nous atteignons Kent, simple jonction de la 118 avec l’interstate 10. Une épicerie-essence est plantée là, en contrebas de l’autoroute, adossée à la voie ferrée. A part ce déprimant décor : rien.

Nous nous y désaltérons de bières fraîches enveloppées dans des sacs en papier puis poursuivons sans plus tarder notre chemin.

Equipés pour l’autoroute, c'est-à-dire avec casques, foulards et gants, nous nous élançons sur ces artères vitales de l’Amérique. Vent de face, nous fonçons vers Van Horn, 40 miles plus à l’ouest, entre des camions monstrueux aux nez camus.

Nous sortons presque tous à la sortie prévue (104B). Ces sorties d’autoroute de guignol deviennent une spécialité des Tell’s Angels !

Nous piquons au nord par la 54. La plaine est aussi plate que le dos de la main et la route très monotone. Au fond, dans la brume, se profilent les Guadalupe Mountains qui abritent le pic le plus élevé du Texas (2667m).

Nous franchissons bientôt la passe et redescendons dans cette satanée plaine qui n’en fini pas, Pénétrant alors dans l’Etat du Nouveau Mexique, nous atteignons White City et les Carlsbad Caverns vers 18 heures, soit après la fermeture des grottes. Nous réussissons toutefois à faire le plein dans une station et c’est tant mieux car les jauges étaient proches de zéro alors qu’il reste encore une vingtaine de miles à avaler avant d’arriver à Carlsbad.

Entrant dans la ville, nous cherchons un hôtel digne de nos standards mais ils sont littéralement pris d’assaut car le 902ème régiment d’infanterie rentre justement d’Afghanistan et les familles des soldats sont toutes venues les accueillir. Nous trouvons néanmoins à nous loger à l’hôtel Trinity, charmante bâtisse en brique rouge du début du siècle, dont les travaux de restauration se sont terminés il y a à peine deux mois. Les chambres y sont grandes et soigneusement meublées dans un style résolument moderne mais de bon goût.

Le dîner dans le restaurant de l’hôtel est par contre moyen, comme le service, ce qui est plus surprenant. Derrière l’hôtel se trouve un grand bar abritant des tables de billards. Voilà qui nous permet de terminer agréablement une longue journée de moto. Nous allons nous coucher peu après minuit.


Chapitre 6. Mercredi 12 mai 2010 : (243 miles de Carlsbad à Roswell)

Nous discutons des conditions météo au petit déjeuner. Elles sont épouvantables sur l’Oklahoma et dans le Mississippi. Nous décidons alors d’avaliser le plan B, qui consiste à rester au chaud et au sec. On pourrait ainsi rouler dans le New Mexico, l’Arizona et revenir par le centre du Texas ensuite.

Mais pour l’instant, nous pensons rejoindre White Sands et Ruidoso, plus à l’ouest.

Nous quittons donc Carlsbad par la 285 nord. Fred a préparé le parcours, assez compliqué au début de l’étape car il nous faut passer par des routes ne figurant pas sur la carte. Il faut se fier à ses indications relevées sur le Ride Planer du site Harley Davidson.

Assez rapidement, Fred perd son bandana fétiche qui s’envole dans une survente. Après une vingtaine de miles, nous obliquons à gauche sur la 21 qui se termine assez abruptement après quelques miles dans un paysage plat et aride. De loin en loin, on aperçoit des derricks et leurs citernes attenantes fouillant sans relâche les entrailles de la Terre. Dans un mouvement mécanique fascinant, ces pièces de métal violent sans fin le sol, forant, pompant et le vidant de sa substance.

De temps en temps, un de ces puits est immobile : la source est tarie et le gros insecte d’acier reste figé, rouillant dans l’indifférence générale.

Il règne dans ce pays un sentiment d’abandon puissant, verso du rêve américain : abandon des matériaux, des maisons et des véhicules qui pourrissent sur place comme dans une déchetterie immense. Et enfin, les hommes…

La fuite en avant vers l’Ouest est palpable, encore maintenant, et l’on imagine aisément les cohortes d’Okies fuyant dans le dénuement le plus complet les ravages du Dust Bowl.Et nous roulons, roulons, roulons.

Une route non goudronnée nommée Trail’s end remplace maintenant la route 21. Dick trouve cela de mauvais augure. Nous nous y engageons tout de même, espérant retrouver les numéros des routes planifiées par Fred. Ce n’est pas le cas : la 19 semble être devenue la 12 et la 44 qui devait nous emmener à Pinon semble ne pas exister.

Nous poursuivions cahin-caha, à petite vitesse sur un sol et terre très dur et recouvert de caillasse concassée.

Nous entrons ainsi dans les limites du Lincoln National Forest. Soudain, nous retrouvons une portion de route goudronnée : nous voilà sur le bon chemin !

Hélas, 20 miles plus loin, il faut déchanter : la piste poussiéreuse reprend de plus belle. Avec l’habitude, la vitesse augment légèrement (30 mph) et chacun reste concentré car le terrain est devenu un peu plus vallonné.



Au bout de 30 miles sur cette piste, alors que nous avons le sentiment d’avancer à peu près dans la bonne direction, voilà qu’elle se sépare en deux ! Alors, faut-il aller à gauche ou à droite ? On discute un moment, on pèse le pour et le contre, on peine à se décider. Alors, Phil lance son moteur et part à gauche, grimpant le début de colline. Nous le suivons : peut-être y verra-t-on mieux en hauteur. D’ailleurs, pour autant qu’on sache, cela pourrait bien être la 67.

Toutefois, après quelques centaines de mètres, nous ne sommes pas plus renseignés. Alors nous poursuivons. Cette fois, chacun va à son rythme et l’on est rapidement séparé les uns des autres. La piste s’élève graduellement alors qu’un fort vent de travers s’est levé. Les trépidations des machines sur chemin de boue sèche nous secouent. Nous roulons ainsi environ deux heures dans la caillasse et les ornières dures comme du ciment dont il faut se méfier lorsque la roue avant s’engage dedans. Comme si ce n’était pas assez, les rafales de vent menacent de coucher les motos dans les portions de la piste en dévers. Et toujours aucune perspectives pour se repérer, les pins bordant la route empêchant de voir au delà de quelques dizaines de mètres.

La piste continue de s’élever. Nos motos soulèvent des nuages de poussières qui nous gardent à bonne distance l’un de l’autre. On atteint 2'200. A la sortie d’un bois de résineux, la vue se découvre enfin : nous sommes parvenu sur un haut plateau que balaye toujours un vent violent. Sur notre droite, une falaise abrupte surplombant une vallée immense. Une rivière coule au fond. Plus loin, une autre chaîne de collines dont le moutonnement semble aller jusqu’à l’infini.

Au fond de la vallée, les seuls signes de présence humaine sont des pistes qui ne semblent aller nulle part. Sur notre gauche, le relief descend en pente plus douce.

On croise de temps en temps une vache noire et des enclos de rassemblement, ce qui prouve que des cow-boys doivent bien passer de temps à autres, mais quand ?

On croise aussi des cadavres de vaches dont les os blanchis laissent à penser que les cow-boys ne passeront plus.

La carte ne sert à rien : impossible de s’orienter, les seuls panneaux indicateurs n’évoquant rien d’autre que d’improbables ranches ou des points de marquage des bêtes. Cela commence à avoir un petit goût de « Into the Wild ».

Et cette piste qui n’en finit pas d’aller nulle part, montant, tournicotant et descendant sans cesse. Nous bouffons de la poussière, poussant maintenant les machines plus vite, à 50-60 mph, tétanisés, hallucinés, survolant les ornières pour atténuer les chocs. Cela fait maintenant plus de 100 miles que nous roulons. Les suspensions souffrent, l’essence baisse et chacun commence à tourner dans sa tête des scénarios catastrophe : Dom songe à manger une vache après l’avoir traite, Fred craint la chute et la blessure, Phil pense aux pneus crevés, Pat à la panne d’essence et Dick au froid de la nuit. Nous n’avons presque plus d’eau.

Et on continue à rouler avec l’impression d’avoir un marteau piqueur entre les mains. Les cailloux tapent contre le métal avant de gicler de côté. Dès qu’on s’arrête, il faut repartir, de craindre de perdre le rythme et la sensation de la piste ou l’inattention qui générerait l’accident.

Finalement, surgie de nulle part, nous croisons une voiture dont le conducteur, disposant de cartes nettement plus détaillées que les nôtres, nous indique une route goudronnée à une dizaine de miles de là. Sauvés !

Nous y arrivons enfin. C’est la 137 qui nous mène à Queens, simple baraque en bois servant d’épicerie restaurant pour les campeurs estivaux. Nous nous ruons sur de solides hamburgers préparés par la propriétaire, bien contents d’être sortis de cette histoire, mais bien loin de l’étape que nous avions prévu le matin. En fait, nous comprenons que nous sommes redescendu le long des Guadalupe Mountains, jusqu’au sud de Carlsbad !

Nous décidons alors de filer sur Roswell, à environ 120 km au nord.

Belle descente par la 137 vers la 285. Pat laisse 15 mètres de gomme sur la chaussée lorsqu’un veau traverse inopinément devant ses roues pour aller se suicider plus loin.

Nous quittons ainsi sans regret la zone de Lincoln Forest et pénétrons vers 18 heures dans Roswell, point d’entrée terrestre des petits hommes verts.

Petit tour à la concession sur le point de fermer, histoire de revenir à la civilisation, puis prise de quartier au Marriott.

Le soir, nous allons nettoyer les motos à grands coups de karcher avant d’aller dîner chez Fairley’s. Peu enclins à faire la fête très tard, nous revenons dans les chambres pour préparer l’itinéraire du lendemain et en profitons pour décommander les réservations qui avaient été faites pour les étapes de l’est.

Chapitre 7. Jeudi 13 mai 2010 : (269 miles de Roswell à Ruidoso)

Température plus fraîche ce matin, environ 16 degrés. Le vent souffle toujours mais il fait beau. Autour de la carte, nous discutons de nos options. Nous décidons d’aller à White Sands puis de faire étape à Ruidoso, mais d’abord, nous allons nous promener en ville pour une petite visite du musée UFO. Puis, après quelques emplettes chez l’ami Wal Mart, nous redescendons au sud sur la 285 jusqu’à la jonction avec la 13. Phil s’aperçoit alors qu’il n’a probablement pas assez d’essence et décide d’aller faire le plein à Artesia, à une vingtaine de miles plus bas, s’il y trouve un puit ! Il pourra nous rejoindre ensuite sur la 82. Par prudence, Dom et Pat le suivent. Fred et Spieldick, bidon remplis à la dernière halte, poursuivent sur la 13. C’est une belle route toute en légères collines, l’altitude s’élevant doucement. On aperçoit au loin les sommets enneigés des Sacramento Mountains.

Cette route des hautes plaines est déserte, bordées de ranches, immenses espaces pelés. Nous saluons deux cow-boys occupés à réparer une clôture.

Au bout d’une quarantaine de miles, nous tournons à droite sur la 82 et entamons l’ascension en direction de Cloudcroft, dans la Lincoln National Forrest, soit la partie ouest de celle dans laquelle on s’est perdu la veille. Nous roulons bientôt au milieu d’une vallée de montagne. Sur notre gauche coule une rivière. Vaches et chevaux y paissent tranquillement. La température fraîchit plus nettement et peu avant Mayhill, nous enfilons une petite laine. Entendant un vrombissement venant du fond de la vallée, nous tournons la tête juste à temps pour se faire dépasser par Phil et ses boys essorant la manette des gaz à coin.

Sautant rapidement sur nos montures, nous les rejoignons et tout le groupe roule ensemble à travers les pins jusqu’à Cloudcroft, petite ville de montagne où l’on pratique les sports d’hiver.

Arrêt déjeuner à l’entrée de la ville, chez Big Daddy. On y apprend que la neige atteint par ici environ 3-4 mètre d’épaisseur chaque hiver et que les dernières chutes ont eu lieu il y a à peine 12 jours. Il fait maintenant ici 9 degrés à 2'600 m.

Remis en selle, nous entamons la descente impressionnante vers Alamogordo. Au bout de quelques miles, nous nous faisons arrêter par une patrouille de police qui nous suivait. Motif : dépassement créatif et excès de vitesse. Nous ne faisons pas les malins et donnons du « oui Madame » à chacune des remontrances que nous fait la fliquesse. Après nous avoir bien sermonné, celle-ci nous laisse repartir.

La belle descente continue, nous enchaînons les virages en souplesse, quand apparaît une trouée dans les montagnes qui s’ouvre d’un coup sur la plaine. On aperçoit au fond le scintillement blanc du désert de White Sands. C’est gigantesque !

Arrivés dans la plaine, nous ôtons quelques couches car la chaleur est redevenue très forte après cette descente de plus de 4'000 pieds, puis contournons Alamogordo. C’est ici qu’a été mise au point la bombe atomique et le premier essai nucléaire a explosé dans le Jornada del Muerto Test Range.

Nous atteignons White Sands et pénétrons dans cet étrange désert de sable et de gypse qui lui donne cette éblouissante blancheur. Le temps de quelques photos et nous repartons au nord par la 70 jusqu’à Ruidoso, en pleine réserve Apaches Mescalero, que nous atteignons vers 19 heures. Nous choisissons de dormir au best Western après avoir renoncé au Casino de la réserve, pourtant joliment situé, mais puant décidément trop la fumée.

Certains profitent en vitesse de la piscine avant que nous allions manger. Puis, dans la nuit et le froid, nous traversons la ville qui s’étend tout de même sur plusieurs miles, pour trouver enfin saloon ouvert. Celui-ci possède une salle de billard, un DJ qui passe de la musique dansante, ce dont profite la jeunesse locale. Nous retournons au motel vers minuit, bien frigorifiés.


Chapitre 8. Vendredi 14 mai 2010 : (208 miles de Ruidoso à Santa Fé)

Levés vers 08h00, nous prenons un petit déjeuner minable servi par une indienne maussade et incompétente. Une fois cette punition avalée, nous enfilons une petite laine car la température reste fraîche à cette altitude.

Enfourchant nos bécanes nous quittons Ruidoso par la 37. Faisons le plein à la sortie de la ville. La route commence par monter avant de redescendre à travers des forêts de pins. Le ciel est très chargé. A Carizozo nous prenons la 54 et continuons ensuite par la 55 au nord alors que les premières gouttes commencent à tomber.

Nous nous arrêtons pour enfiler les équipements pluie. Bien nous en prend car celle-ci forci et est bientôt mêlée de grêle.

L’averse finit par s’arrêter alors que nous atteignons Mountainair assez engourdis par le froid. Le café Alpine Alley, au bord de la route, nous semble parfaitement accueillant. De fait, la bouffée de chaleur dès qu’on entre nous conforte dans notre choix. L’endroit, bien chaleureux, est tenu par une famille luthérienne d’ascendance allemande. On nous sert de la soupe et des sandwiches qui ma foi nous réconfortent bien.

La propriétaire nous conseille de poursuivre notre route vers Santa Fé par la 41 à travers la Estancia Valley.

C’est une morne plaine qui se déroule sur environ 80 miles pratiquement en ligne droite et nous comprenons mal l’enthousiasme de la patronne du café. Nous traversons à toute allure Moriarty, Stanley puis Lamy pour arriver dans le milieu de l’après midi à Santa Fé.

Nous allons prendre des chambres au Garrett Desert Inn, où Phil avait séjourné une autre fois.

Douchés et habillés de propre, nous faisons un tour de ville dans le soleil déclinant. Le fond de l’air reste frais mais le centre ville est charmant, avec ces constructions d’adobé, quoique assez touristique. Nous prenons l’apéritif sur une terrasse à l’étage. Les margueritas défilent assez vite ! Ainsi lestés, nous continuons nos libations dans un restaurant tenu par un italien qui a longtemps travaillé à l’auberge de…Grandvaux !

Comme c’est l’anniversaire de Phil, nous ne lésinons pas sur les moyens. La bonne chère et les excellents vins conseillés par le patron font merveille. Au café, nous sympathisons avec un groupe de français, américains et mexicains plus ou moins artistes. Il faut dire que le charme de cette ville et sont climat ont attiré une importante communauté d’artistes divers. Les galeristes ont suivi.

Nous retournons en ville et terminons la soirée dans un bar où joue un bon groupe de blues-rock local.


Chapitre 9. Samedi 15 mai 2010 : (344 miles de Santa Fe à Amarillo)

Levés relativement tard, nous prenons notre petit déjeuner chez Ze French, à côté de l’hôtel. Fred s’en va ensuite acheter des bottes repérées la veille chez Lucchese tandis que le reste de la bande file à la concession HD sur Rodeo Road. La machine à cartes de crédit ayant des problèmes, le vendeur de Lucchese accompagne Fred au crache-fric le plus proche puis, apprenant que nous passerons probablement par  Abilène, ville d’où il est originaire, lui donne l’adresse d’un Steack house réputé.

Ensuite, à la recherche de Rodeo Road, Fred se perd dans les petites ruelles de Santa Fe et tournicote ainsi dans le quartier des artistes et des galeries. Tout le monde se retrouve tout de même vers 11heures sur la 84 qui part au Nord et nous voilà, filant à vive allure vers Las Vegas, petite ville joliment conservée. Nous déjeunons rapidement au Plazza Hotel. Las Vegas a servi de décor pour des scènes de plusieurs films, notamment « Easy Rider » et « No Country for Old Man ».

Le temps est agréable, mais pas suffisamment pour nous faire quitter nos pulls sous les blousons. Nous poursuivons notre route vers l’Est par la 104 en un magnifique ride à travers des collines boisées, dans un air chargé d’odeurs de résine. Peu à peu, alors que nous descendons vers la plaine de la Canadian River, le paysage change et nous pénétrons dans un pays de terres rouges. Une centaine de miles plus loin, nous arrivons à Tucumcari, à la jonction avec la route 66. Nous y faisons le plein. Des motels aux enseignes géantes bordent la route, comme le fameux Blue Swallow. La route 66 ayant été phagocytée par l’Interstate 40 dans cette partie du pays, la plupart de ces motels sont à l’abandon ou sérieusement décatis, les camionneurs ne s’y arrêtant plus guère.

D’ailleurs, nous même, ayant passablement musardé en chemin depuis ce matin, décidons d’emprunter l’I40 pour arriver avant la nuit à Amarillo, d’autant plus qu’en repassant au Texas, dans la Panhandle, nous perdons une heure.

Les 120 miles d’autoroute sont avalés en une heure et demie. Rien à dire, c’est ennuyeux, plat mais sans trop de trafic. Arrivés vers 19 heures, nous nous dépêchons de prendre des chambres au Fairfield et revenons sur nos pas pour voir de plus près le Cadillac Ranch, que nous avions aperçu depuis l’autoroute. Les célèbres automobiles sont plantées dans un champ inondé. Roues, chromes, garnitures : tout a disparu et les carcasses qui restent sont régulièrement couvertes de nouveaux graffitis dont les auteurs abandonnent leurs bombes de peinture à même le sol.

Amarillo est une ville tout en longueur sans grand intérêt. Aussi, après un teppanyaki pris dans une sorte d’usine à sushi, nous allons nous coucher de relativement bonne heure.

Chapitre 10. Dimanche 16 mai 2010 : (396 miles de Amarillo à Abilene)

Départ en douceur pour Palo Duro Canyon, à une vingtaine de miles au Sud d’Amarillo. Nous voilà reparti dans une immense plaine quand soudain surgit une dépression : c’est le canyon. C’est le deuxième canyon le plus important des Etats-Unis, du moins par la longueur. Les indiens Comanches et Kiowa qui vivaient ici ont été battus par le général MacKenzie en 1874 puis déportés en Oklahoma.

Nous y descendons tranquillement par une route présentant des pentes de 10%. Nous passons des gués, histoire de tester l’étanchéité de nos bécanes. Fred, voulant aussi tester celle de ses bottes, s’enfonce dans une boue rouge épaisse et collante. Vers midi, nous quittons le fond du canyon et entamons la remontée. Cette fois, il faudra foncer si nous voulons atteindre Abilene, qui est encore à 370 miles.

Nous nous enfonçons plus avant  au Sud-Ouest dans ce Texas immense, traversant encore et toujours des plaines que même les texans ne traversent pas. On imagine les cow-boys menant des troupeaux pendant des jours et des jours, chevauchant presque sans repères. De part et d’autre de la route s’étendent des champs à perte de vue plantés généralement de maïs quand ce ne sont pas des paturages à vaches. L’air est chargé d’une odeur persistante d’ammoniaque : est-ce l’urine des milliers de têtes de bétail ou les kilos d’engrais déversés dans les cultures ?

La monotonie de cette route rectiligne est rompue de temps à autres par un canyon, brutale plaie ouverte dans ces terres plates. Nous descendons et nous remontons en négociant quelques rares virages et la platitude recommence.

Pour tromper l’ennui et ne pas s’endormir au guidon de sa bête, Spieldick réfléchi à la mise au point d’une règle simple de conversion des degrés Fahrenheit en Celsius : aux premiers il faut enlever 36, diviser par deux et rajouter 10% pour trouver les seconds.

Par endroits, les champs sont inondés, preuve des violents orages de la semaine.

C’est ainsi que, après un court arrêt au lac MacKenzie, en fait un réservoir de rétention, nous enfilons les miles, passant Silverton puis Turkey, ville à partir de laquelle nous fonçons plein Sud sur la 70. Ecrasés sous la chaleur, ces bleds semblent dans un état de léthargie économique.

Une trentaine de miles plus loin, à Matador, nous achetons quelques vivres et pique-niquons à la sortie de la ville. Au menu : Beef jerky, petits pains mous et sucrés, mousse de corned-beef, saucisses jaunes et chips. Il nous faut encore ingurgiter force Coca Cola pour dissoudre cette nourriture industrielle qui ne déparerait pas dans les rayonnages de vivres d’un abri anti-atomique de l’armée suisse.

Sans tarder, nous enfourchons à nouveau nos chevaux d’acier et reprenons notre course en avant. A 80 mph au minimum, nous atteignons Dickens, Spur, Jayton, Swenson.  Nous stoppons régulièrement pour se ravitailler en eau car la chaleur est pesante. A l’entrée des villes, les concessionnaires usuels d’automobiles sont remplacés par des vendeurs de tracteurs, signe indubitable de l’environnement profondément agricole que nous traversons.

A partir d’Aspremont nous ralentissons un peu et terminons plus tranquillement les 60 derniers miles qui nous séparent d’Abilene. La ville est assez laide. Ce sentiment de manque d’attrait est peut-être  renforcé parce que c’est dimanche et que les larges avenues sont vides. Suivant les indications d’un biker, nous entrons à sa suite dans un bar sombre et frais où nous nous jetons sur des bières bien désaltérantes. Ensuite, nous tournons un peu en rond avant de trouver un hôtel Wingate, dont le gérant d’origine polonaise nous accueille très bien.

A la nuit tombante, nous nous renseignons sur le chemin à suivre pour trouver le Perini ranch, ce steak house recommandé par le vendeur Luchese de Santa Fe.  C’est sur Buffalo Gap road, à la sortie de la ville. Et nous voilà à nouveau en selle. Sauf qu’il nous faut encore rouler sur plus de vingt miles avant de trouver ledit ranch en pleine nuit et non sans difficulté. Dans le chemin d’accès nos phares éclairent d’impressionnantes vaches Longhorn qui s’installaient justement là pour la nuit. Elle se bougent de mauvaise grâce, peut-être vaguement consciente que nous sommes précisément ici pour manger leurs sœurs.

Arrivés après 21 heures, le patron accepte pourtant de nous servir. Nous commençons par commander de la bière en seau (beer by the bucket), qui se révèle être des bouteilles de bière dans un seau de glace. Puis viennent des Jalapeno Bites en entrée, suivis de ribeye steak grillés au feu de mesquite, juteux, tendres et savoureux, accompagnés de pommes de terre, haricots et champignons: un délice.

Bon, ainsi lestés, nous refaisons en sens contraire nos 20 miles pour aller nous coucher, fourbus et rassasiés.

Chapitre 11. Lundi 17 mai 2010 : (264 miles de Abilene à Austin)

Quittons Abilene par la 36 en direction de Cross Plains. Traversons Brownwood et poursuivons jusqu’à Goldthwaite. Arrêt déjeuner dans une cantine locale. Grande salle bruyante et pleine, qui semble servir également de salle des fêtes à l’occasion. Il fait de plus en plus chaud et on aperçoit à l’horizon des cumulus qui grossissent. Nous roulons à une allure modérée à travers une contrée vallonnée. Les ranches s’y font plus petits mais plus riches : les maisons sont plus imposantes, souvent en pierre plutôt qu’en planches et le gazon devant le porche est bien vert et tondu à ras.

Durant cette descente vers Marbles Falls, pas d’incident autre que l’insecte non identifié mais certainement candidat au suicide qui vient piquer Fred alors qu’il roulait blouson négligemment ouvert pour faire entrer un peu de fraîcheur.

Nous nous arrêtons dans l’après-midi à Llano, aux trois quarts de l’étape. Nous poussons la porte du Joe’s bar, à la recherche d’un peu d’ombre et de bière fraîche. Un quarteron d’indigènes lève les yeux de sous leurs chapeaux de cow-boys, évaluant d’un air goguenard le danger potentiel que représentent ces étrangers avant de se replonger dans leur conversation.

Le parquet en bois sombre est bien ciré, les murs remplis d’une multitude d’objets d’artisanat local, de memorabilia et de 2600 boîtes de bière de marques différentes !

Nous nous y essayons à un jeu, sorte de curling de table où l’on lance des palets d’acier sur une longue planche de bois que l’on recouvre à volonté de sel. Cela permet de faire plus ou moins glisser le palet. Plus difficile qu’il n’y parait !

A Horseshoe Bay, après avoir longé de petits lacs, nous hésitons un instant à s’arrêter là pour l’étape. Le lac est bordé de pontons et de propriétés d’un genre assez nouveau riche. A part regarder le lac et y dormir, rien à faire. Comme il n’est que 16 heures, nous décidons de continuer jusqu’à Austin. Durant un moment, Pat et Fred sont séparés des autres par l’éternelle interprétation divergente de la droite et de la gauche. Ainsi, les uns passent bientôt sur un pont et voient les autres en dessous. Nous réussissons à nous rassembler puis entrons dans Austin, capitale de l’Etat du Texas.

Nous y entrons peu après par un réseau d’autoroutes pas faciles à comprendre, dont certaines sont aériennes. Phil qui possède le sens de l’orientation d’un pigeon voyageur nous mène avec assurance au La Quinta Orloff, au bord de la 35, sur le périphérique.

Petit motel à l’ancienne sans prétention, il possède néanmoins une piscine bordée de quelques arbres où nous plongeons avec délice en regardant le ciel se charger de noir.

Il règne une sorte d’atmosphère tropicale, chaude et humide, et bientôt les premières gouttes se mettent à tomber lourdement.

Plus tard, nous commandons des taxis et descendons en ville. Nous dînons de viandes BBQ chez Stubbs, dans Red River street, qui ne laisseront pas un souvenir extraordinaire. A côté, il y a une sorte de pub, le Red Eyed Fly, où semble avoir lieu un concert. Nous y allons et buvons quelques bières en écoutant le punk rock bruyant d’un trio déjanté, enfin, surtout la batteuse,dont le titre phare « Buffalo Rain » ne risque pas de percer sur  la scène internationale.

Chapitre 12. Mardi 18 mai 2010 : (252 miles de Austin à Houston)

Le matin, peu pressés, nous descendons à nouveau en ville et tournons un peu dans le centre. Après un certain nombre de miles sur le périphérique, nous dénichons enfin la concession HD Austin Cow Boys. Chacun y trouve des T-shirts ou autres articles siglés. Nous partons enfin pour Houston, sans hâte car cela sent la fin du voyage et l’on rechigne à quitter nos montures. Nous rejoignons l’Interstate 10 après être descendu la 71.

Nous entrons dans Houston par le nord et décidons de trouver un hôtel plus centré que celui de Pasadena. Notre choix se porte sur le La Quinta Inn Galleria, sur le West Loop South.

Dîner mexicain sur Westheimer Road, longue artère qui part du centre et file vers l’Ouest, d’abord bordée par des commerces d’allures hippie et post soixante-huitarde, ensuite par des quartiers nettement plus huppés. A peine a-t-on passé la commande qu’une serveuse nous annonce la fermeture imminente de l’établissement, à commencer par son bar. Après force palabres, nous réussissons à commander le nombre requis de margaritas. Nous nous dépêchons d’avaler cette tambouille moyenne et de filer dans la nuit chaude. Nous traînons un peu en ville avant d’aller nous coucher.

Chapitre 13. Mercredi 19 mai 2010 : (Houston)

Café et muffins tardifs sur la minuscule terrasse d’un Starbuck. Passons le temps tranquillement dans le centre avant de rejoindre Pasadena et notre motel La Quinta. Nous procédons ensuite au retour des motos à la concession. Relevage des compteurs, contrôle de l’état général, les opérations administratives sont réglées facilement avant que l’on aille faire un dernier tour à la boutique. Spieldick y récupère les pièces qu’il a commandées et les ramènes à l’hôtel sur sa moto. Avec sa selle dans un immense carton en équilibre précaire, il ressemble à un chameau prêt pour la traversée du désert.

Certains vont ensuite en taxi dans un centre commercial pour des achats supplémentaires. Le quartier de Pasadena est plutôt miteux et nombre de commerces sont fermés ou à remettre, témoignant de l’état faiblard de l’économie américaine dès que l’on s’éloigne des grand centres.

Chapitre 14. Jeudi 20 mai 2010 : (Houston- Genève)

Le retour par la British Airways se passe sans problème. Fred se retrouve à nouveau dans une rangée à trois sièges vides. Voyant les autres passagers commencer à lorgner vers son trésor avec des airs de vautours affamés, il s’allonge de tout son long et fait mine de dormir à peine l’embarquement terminé…et s’endort pour de vrai. Réveil au dessus de New York dont les lumières brillent dans la nuit froide et claire, alors que l’avion remonte Long Island.

A Londres, Fred puis Spieldick se font cirer les bottes pour 10 livres, ce qui permet de faire partir les dernières traces de la boue de Palo Duro Canyon ! nous prenons ensuite un solide petit déjeuner à l’anglaise en attendant notre correspondance pour Genève. Arrivés à Cointrin en milieu de matinée, nous nous séparons avec force tapes viriles puis chacun retourne dans ses pénates.